Ca y est
La sentence était tombée.
Il tentait de me la justifier en trouvant des arguments qui se voulaient culpabilisant.
Non, je n’avais pas vidé la mer Méditerranée, ni empêcher la rotation de la Terre dans le bon sens, je n’avais pas arrêté le vent, ni empêché la pluie de tomber.
Il m’expliquait que ce n’était pas bien ce que je j’avais fait, et que c’était pour mon bien, mon avenir, que je n’oublie pas, ce qu’il allait me faire.
Alors j’allais aux toilettes avant, que je ne me pisse pas dessus. J’avais fini par en comprendre la nécessité.
Puis j’allais dans sa chambre et me déshabillais
juste le bas, le haut on s’en foutait.
Quand elle se faisait ouvrir, la porte de l’armoire, produisait toujours le même cliquetis : à une cordelette tendue et fixée à deux vis, pendaient une collection de ceinturons, ceintures en cuir, en tissus kaki, épaisses pour hommes, fines pour femme. Les boucles en métal cognaient toujours la porte en bois avec ce bruit morne et sans timbre, comme sans vie à l’instar de quelque vampire exsangue.
Il était déjà en train de choisir, avec délectation son instrument en me regardant de son sourire aux dents cassées et ses yeux vitreux sans expression.
Ah, cette fois-ci c’était le ceinturon en cuir épais au bout carré.
Enfin, cette fois-ci, non, car c’était finalement toujours le ceinturon au cuir épais. le choix était déjà fait, le jeu était toujours truqué. Mais à chaque fois, comme une bête traquée, j’espérais une ceinture plus légère, j’espérais ….
J’aurai pu espérer autre chose, comme de la compréhension, des explications, de l’aide, de la protection, une épaule accueillante, un nounours en peluche, des soins, des mots doux, une glace à la vanille, de l’amour, quelque chose qui aide les enfants à grandir et à s’épanouir, à croire que la lumière ce n’est pas juste pour les autres, bref, à exister.
Mais non, j’espérais juste une ceinture moins épaisse, plus molle, je l’espérais avec un regard inquiet et déjà soumis.
Ma culotte gisait par terre, sur la moquette grise en forme de point d’interrogation.
Oui, c’était une bonne idée d’avoir fait pipi avant. J’étais contente de moi. Mon ventre était serré, déjà, connaissant la suite. Il fallait que je me baisse, la tête courbée vers le bas, les bras en avant, que je me cale sur ses genoux. Je tentais de garder mes jambes serrées alors qu’elles étaient dans le vide, dans un équilibre précaire.
Et puis çà commençait, comme à chaque fois.
Quand j’avais fini de crier, je l’entendais, elle, qui dessinait, toujours dans le salon, sur la table ronde en bois. Le crayon à la mine de plomb crissait sur la feuille, dans se départir de son rythme régulier. Le temps s’était écoulé, lisse, imperturbable, neutre, gris.
Je reniflais dans ma chambre, comptant les bleus et là où la peau avait cédée sous l’impact du cuir, en gardant la forme du bout carré du ceinturon en cuir épais qui avait été choisi.
Cette fois-ci encore, je me promettais de mieux mentir, de mieux me cacher, d’être plus maligne. C’était de ma faute si je me faisais gauler. Je n’avais qu’à être plus intelligente. Mais çà revenait à chaque fois.
Un jour, plus tard, bien plus tard, par une période de misère noire, alors que le frigo était vide et que mon fils et moi avions faim, je me suis prostituée. Pas un truc dans la rue, mais un contact sur Internet. On s’était entendu sur des jeux SM, que j’en puisse tirer un bon prix de ces soirées.
La première fois, je m’étais présentée à cet inconnu, un collier de cuir autour du coup, une laisse accrochée au mousqueton.
Et j’ai enfin commencé à comprendre.
Cela fait tant d’années que j’entends durant les nuits insomniaques la petite fille que j’étais, hurler. Toutes les nuits. J’ai appris à vivre avec ces hurlements à défaut de pouvoir les faire taire. Je traverse le temps sans dormir. Je vais bientôt mourir si je ne trouve pas le sommeil tant je suis fatiguée de hurler la nuit avec tous mes fantômes et vampires soiffards.
Je n’en peux plus de hurler.
Je voudrais tant pouvoir dire des mots d’amour mais il faudrait leur laisser le temps de faire taire les cris et de les laisser sortir sur les lèvres déjà pleines de baisés pour celui que j’aime. Mais celui que j’aime court devant ses propres fantômes et vampires, il court sans cesse à perdre haleine et ne sait plus pourquoi il court ni dans quel sens !
